Regards ouverts sur le temps : du lapin de Carroll à nos propres chronomètres
Clément Bosqué, 28 novembre 2025
Ouvrons sur une image familière : le lapin pressé de Lewis Carroll, répétant « je suis en retard, en retard, on m’attend quelque part ». Dans nos organisations, la scène résonne étrangement : réveils, minuteries, horloges… nous sommes devenus nos propres time keepers, au point de transformer le « goal » en « jail » – deux mots qui, à l’origine, étaient indissociables en anglais. Le temps mesuré, découpé, compté, tend parfois à nous emprisonner. Et pourtant demeure ce désir d’éternité évoqué par Ferdinand Alquié.
Cette tension ouvre un espace fertile, et prolonge les intuitions déjà travaillées au fi l de la journée.
Par-delà le temps-cadre, celui des minutes et des heures, nous pouvons envisager d’autres fi gures du temps :
● le temps-cycle (celui des projets, des saisons, des bilans) ;
● le temps-durée, selon Bergson, où chaque seconde apporte quelque chose d’absolument nouveau ;
● le kairos, l’occasion juste, accueillie ou manquée ;
● les vitesses et lenteurs singulières de nos environnements de travail.
Trois idées pour repenser le temps
Prendre soin du temps
Sénèque rappelle que le problème n’est pas le manque de temps, mais l’usage que nous en faisons. « Prendre soin » consiste ici à rapprocher le temps de notre fonction, c’est-à-dire du rôle que nous occupons dans l’institution. Penser en termes d’ergon, de fi nalité propre, relie notre rapport au temps à notre identité professionnelle, à la mémoire longue de l’organisation et à la manière dont nous conduisons les autres.
Habiter le temps présent, c’est refuser d’être absorbé par des temporalités qui ne sont pas les nôtres – « nous vivons dans des temps qui ne sont pas les nôtres », écrivait Pascal. C’est aussi se méfi er de la téléologie du « projet » qui envahit nos pratiques, et reconnaître que notre rôle nécessite des hors-temps : des moments où l’on dépose, ne serait-ce qu’un instant, le costume du manager.
Transformer : du temps technique au temps-art
Le management, trop souvent pensé comme une suite de procédures, gagne à être envisagé comme un art. L’artiste aménage l’espace, écrit Heidegger ; il joue des pleins et des creux. De même, le manager façonne la relation. Dans ce temps de l’interaction s’entrelacent dons, contredons, attentes réciproques ou différées.
Naviguer entre les ambivalences – vouloir ceci et cela, maintenant et plus tard – suppose de dire le temps : expliciter ce que l’on peut, ce que l’on ne peut pas. Être authentique revient à reconnaître ses propres temporalités : ses seuils, ses accélérations, ses ralentissements.
L’attention devient alors une vertu managériale décisive. Sortir du pilotage par objectifs pour observer ce qui mûrit, ce qui se construit. La métaphore du jardinier – ou celle, empruntée à Hegel, de l’herbe que l’on entend pousser – dit parfaitement ce travail patient du temps partagé.
Habiter le temps en conscience
La rencontre – au coeur des métiers du soin comme du management – introduit du synchronique dans le diachronique, dit Levinas. Dans nos organisations, au milieu de nos emplois du temps saturés, la rencontre requiert, arrête, oblige. Elle ramène l’éthique à son sens premier : ethos, le lieu où l’on se tient.
Être présent à la rencontre, c’est accepter que le temps s’incarne, se charge, s’oriente ; que quelque chose se joue là, dans l’instant, qui mérite pleinement d’être habité.
Conclusion
Cette journée a rappelé que le temps n’est pas seulement une ressource à gérer, mais un espace à habiter ; une manière de se tenir dans l’action, d’accompagner, de faire exister un projet. Penser le temps, c’est déjà transformer notre manière d’agir. Et transformer notre manière d’agir, c’est rendre à nos organisations un peu de ce souffl e qui leur permet de durer.
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